Géographie des plaisirs sexuels

November 8, 2012

A l'approche du 1er décembre (journée mondiale de lutte contre le VIH-sida) et alors que la gestation d'un plan national de lutte contre le VIH a débuté, à l'initiative de la Ministre de la Santé, Laurette Onkelinx, nous nous sommes posés la question de la géographie des plaisirs sexuels. Parce que les catégories mobilisées pour classer les patients atteints par la maladie et organiser la prévention ne sont pas satisfaisantes, parce que, être homo, bi ou hétéro ne suffit pas pour comprendre les comportements individuels, nous nous sommes penchés sur ces lieux où l'on pratique les plaisirs sexuels, une sorte de carte du tendre 2.0. Objectif ? S'émanciper de la trop rigide grille de lecture des épidémiologistes et proposer une autre approche. 
 

 


Il s'agit pour nous de définir ces endroits de la sexualité qui ne sont pas le lit conjugal. D'apporter un autre regard, une autre grille de lecture sur ces échanges sexuels qui pourraient, si l'on n'y prendre garde, être vecteur de transmission du VIH et faire les beaux jours de cette épidémie qui continue de nous angoisser, nous, hommes et femmes de plaisirs, nous, décideurs politiques responsables, nous, épidémiologistes de renom.

Les discours autour de l'épidémie, qui ne manqueront pas de faire les unes de notre presse à l'approche du 1er décembre, s'accommodent assez bien du concept d'identités de celles et ceux qui ont été diagnostiqués positifs. Ils et elles sont surtout africains, homosexuels et peut-être bisexuels. Soit.

Il faut dire que les très étriqués formulaires que doivent remplir les médecins face à un diagnostic positif ne permettent que peu ou prou de sortir de cette vision identitaire, catégorielle.

Pourtant, qu'un homme se définisse hétérosexuel n'est pas, en soi, une information suffisante pour déterminer à quel risque il est exposé en termes de VIH-sida ou de maladie sexuellement transmissible (MST).

Proposons donc une autre approche. Celle de la géographie des plaisirs sexuels.

La question qui se pose est la suivante : où jouissent les hommes et les femmes d'aujourd'hui ? où dénicher des orgasmes ? où se cache la masturbation ? où la pénétration fait-elle le plaisir de celles et ceux qui la pratiquent ?

Laissons le sacro-saint lit conjugal aux heureux qui, s'ils restent monogames et sont séro-concordants, sont à l'abri de l'épidémie.

Le premier lieu, c'est l'établissement de commerce. C'est la boîte de nuit, le club, le bar, le café. Celui où on se retrouve le vendredi ou le samedi soir pour boire un verre entre amis. Celui où l'on peut rencontrer l'homme ou la femme de sa vie, le bon (ou mauvais) coup d'un soir, l'amitié qui ne fait pas l'économie des échanges charnels. On se rencontre, on discute, beaucoup, ou pas, on s'embrasse, on s'enlace et on rentre chez lui ou chez elle. Et on n'a pas de préservatif. Et on ne s’informe pas du statut sérologique de l’autre. Et c'est trop bon, on ne peut pas s'arrêter… et on jouit.

Le deuxième lieu, c'est l'établissement de commerce avec consommation sexuelle sur place. Il s'agit du sauna, de la boîte avec back rooms, du club échangiste. Ce lieu là porte en lui un certain tabou, une dimension interlope, un frisson de transgression si l'on en franchit la porte d'entrée. Ce lieu là propose souvent, mais pas toujours, des solutions préventives pour les MST. Le préservatif et le lubrifiant y sont distribués avec plus ou moins de bonne volonté, plus ou moins de parcimonie. Les couples plus ou moins occasionnels se font et se défont, quelques fois avec trop d'empressement, avec trop de témérité ou trop d'entrain,… on oublie ou feint d'oublier de se protéger. On jouit.

Le troisième lieu, c'est l'Internet. Les sites de l'internet sont légions et à quelques clics d'ici, la rencontre. On y discute, on s'échange des photos, on se raconte ses fantasmes, on se dévoile, on se plait, on s'échange numéro de mobile et adresse. Et on jouit.

Le quatrième lieu, c'est l'espace public. Les plaisirs sexuels ont de tout temps investi l'espace public, extérieur ou intérieur. Pissotières, parcs, aires d'autoroute… à la nuit tombée, ils sont légions ces endroits investis par les aficionados du plaisir sexuel champêtre, autoroutier, ferroviaire,… plus que tous les autres, ce lieu est marqué par l'empreinte de la transgression et il n'est pas de bon ton, en bonne société, au détour d'une bonne conversation, de témoigner apprécier ces lieux de plaisir… et d'y jouir.

Le cinquième et dernier lieu, c'est la prostitution. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un lieu, mais la sexualité rémunérée, que la rencontre s'opère au travers de l'Internet, dans un espace public, ou dans un commerce, mérite, parce qu'elle concerne des amateurs et des professionnels du sexe, qu'on s'y attarde également.

Par honnêteté intellectuelle, il conviendrait d'ajouter que de nombreux autres lieux sont le théâtre des plaisirs sexuels. Le lieu de travail pourrait peut-être faire l'objet d'une attention particulière, de même que les fêtes de famille, les mouvements de jeunes, les écoles, les clubs de sport,… partout où il y a des interactions sociales, l'art de la rencontre prend quelques fois des allures charnelles.

Quelques formes de pudibonderie ou une certaine myopie sociale pourraient nous faire croire que les plaisirs de la sexualité ne sont pas aussi tentaculaires, que la jouissance des corps se satisfait du rapport conjugal entre quatre yeux et quatre murs, que l'injonction normative à la monogamie hétérosexuelle a suffisamment de pouvoir sur nos corps que pour nous lier tous et toutes dans une seule et même forme de relation disciplinée.

Il n'en est rien. Et l'appartenance revendiquée par certains à une identité homosexuelle, hétérosexuelle ou bisexuelle ne doit en rien masquer la créativité de celles et ceux qui inventent et réinventent les modalités du plaisir du sexe.



 

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