Retour sur les deux lauréat.e.s du prix François Delor, édition 2016-2017.

April 25, 2018

 

 

Mardi dernier, nous remettions le prix François Delor, édition 2016-2017 à Florence Thiry pour son mémoire intitulé : "Hétéronormativité et expériences thérapeutiques des professionnel.e.s de la santé mentale avec des patient.e.s non hétérosexuel.le.s" & à Guillaume Albessard pour son mémoire intitulé : "L'asile lié à l'orientation sexuelle : les acteurs de la procédure belge reproduisent-ils une norme stéréotypée de l'homosexualité ?". Aujourd'hui, nous vous proposons d'en découvrir un peu plus sur leurs travaux respectifs.

 

Pouvez-vous me faire un bref résumé de votre mémoire et de ses conclusions ?

 

Florence - Ce mémoire a pour but d’explorer le lien entre hétéronormativité et santé mentale. En effet, des études montrent la persistance de pratiques discriminatoires dues à la présence d’antihomosexualité dans les dispositifs de soins. Or celles-ci ont une influence sur la santé mentale des minorités sexuelles. Plus particulièrement, ce mémoire s’intéresse à l’hétéronormativité des professionnel.le.s de la santé mentale et à leur vécu des expériences thérapeutiques avec des patient.e.s non hétérosexuel.le.s. Pour ce faire, un questionnaire en ligne – comprenant notamment l’échelle d’hétéronormativité HABS – a été diffusé auprès de praticien.ne.s et des entretiens semi-structurés ont été menés auprès de quatre femmes psychologues (deux hétérosexuelles et deux non hétérosexuelles). Les résultats de l’étude quantitative mettent en avant un effet d’orientation sexuelle dans la mesure de l’hétéronormativité, les professionnel.le.s de la santé mentale hétérosexuel.le.s étant généralement plus hétéronormatif.ve.s que leurs collègues appartenant à une minorité sexuelle. Par contre, les effets de genre et d’interaction n’ont pas pu être retrouvés. Quant à l’étude qualitative, elle a permis d’investiguer la compréhension de l’HABS par les quatre psychologues participantes. Elle a également mis en lumière certaines difficultés liées à l’homophobie, à l’hétérosexisme et à l’hétéronormativité ambiants et rencontrées par les personnes non hétérosexuelles dans la société en général et dans les soins de santé mentale plus spécifiquement. Ces difficultés reprennent notamment la présomption d’hétérosexualité, l’invisibilité des minorités sexuelles et la minimisation et/ou la pathologisation de l’orientation sexuelle des patient.e.s lors des suivis. En outre, cette recherche a permis de mettre en évidence des spécificités dans le vécu des expériences thérapeutiques par les psychologues non hétérosexuelles. Enfin, ce mémoire a confirmé le manque de formation des professionnel.le.s de la santé mentale sur les questions LGB alors que la plupart d’entre eux ou elles affirment être confronté.e.s à des patient.e.s non hétérosexuel.le.s dans leurs pratiques.

 

Guillaume - Mon mémoire utilise la science politique, et sa mise en lumière du pouvoir du guichetier au plus bas de la pyramide bureaucratique, et les études de genre et de sexualités, qui déconstruisent ces normes et ces représentations qui enferment les individus. La question posée est : Les acteurs de la procédure belge d’asile reproduisent-ils également une norme stéréotypée de l’homosexualité ? Brièvement, à travers des entretiens avec divers acteurs institutionnels et des arrêts de l’instance de recours, j'ai mis en évidence deux éléments : la reproduction d’une certaine norme essentialiste, voire stéréotypée, de l’homosexualité et le rôle subjectif du fonctionnaire et du juge dans cette dernière.

 

Qu’est-ce qui a motivé le choix de votre thématique ?

 

Florence - Tout a commencé lors d’un travail de groupe de fin de bachelier. Le thème de l’année étant le genre, nous avions décidé avec mon groupe de nous intéresser à l’influence du fait d’avoir grandi au sein d’un couple lesbien sur l’orientation sexuelle du sujet. Ce travail fut pour moi l’occasion de découvrir les études de genre. J’ai tout de suite accroché avec l’aspect interdisciplinaire de ce champ d’étude, avec les nombreuses remises en question du système social actuel et avec l’importance qui y était accordée aux ressources des personnes. Une chose était donc sûre : je voulais continuer sur cette lancée et réaliser mon mémoire dans ce domaine. Par ailleurs, lorsqu’ils et elles ont appris que j’étais non seulement étudiante en psychologie mais qu’en plus je m’intéressais aux questions de genre et d’orientation sexuelle, plusieurs ami.e.s sont venu.e.s me trouver en me disant « tu sais, moi, je suis homo/bi et j’ai dû changer de psy parce qu’il ou elle voulait que je (re)devienne hétéro ». Ces témoignages plus qu’interpellants m’ont amenée à regarder ce qu’il en était dans la littérature scientifique. Là, je me suis vite aperçue du manque flagrant d’études empiriques sur la question des pratiques thérapeutiques auprès des minorités sexuelles dans les soins de santé mentale et de la quasi-absence d’études interrogeant directement les professionnel.le.s de la santé mentale et leurs expériences. Mon thème de mémoire était donc tout trouvé !

 

Guillaume - La Belgique aime se donner une image de "précurseur" sur les questions LGBTI, je voulais ainsi voir ce qu'il en était quand on regarde dans le détai l: au sein d'une administration ou auprès d'un juge, sommes-nous réellement si queer, si LGBTI-friendly? Sur la question précise de l'asile LGBTI, des pays comme le Royaume-Uni ont longtemps refusé "les persécutions liées à l'homosexualité" comme motif valable pour être protégé. L'asile LGBTI met au défi nos représentations, car on a d'un côté "le ou la réfugiée" et de l'autre la personne LGBTI. Ils ne bénéficient pas de la même considération, et pourtant ils viennent à se réunir. Je voulais ainsi comprendre où la Belgique en était.

 

Qu’avez-vous appris au cours de la rédaction de votre travail ? 

 

Florence - J’en aurai appris énormément, tant au niveau personnel que professionnel. Je pense qu’un des points qui m’aura le plus marquée, c’est que cette thématique ne laisse personne indifférent. En effet, j’aurai eu de nombreuses réactions quant à mon sujet de mémoire – les gens le considérant soit comme étant profondément inutile et cliché soit comme étant absolument indispensable – mais très peu de réactions de l’ordre de l’indifférence. Je pense que ceci montre en partie à quel point la question des minorités sexuelles est encore un sujet sensible en psychologie et dans la société.

 

Un autre point qui m’aura également marquée est le paradoxe mis en lumière par une des psychologues rencontrées. En effet, alors que les chercheur.e.s non hétérosexuel.le.s font l’objet d’une crainte de manque de recul, les hétérosexuel.le.s sont, quant à eux ou elles, confrontées à l’incompréhension de leurs pairs à propos de leur intérêt pour le sujet. Ce paradoxe, je l’ai retrouvé durant les deux années qu’a nécessité la réalisation de ce mémoire. En effet, quand j’abordais ma question de recherche, j’étais presque systématiquement interrogée sur ma propre orientation sexuelle. Je pense que cela été un des aspects les plus difficiles à gérer pour moi, d’autant plus que cette question très personnelle me fut posée dans des moments aussi inadéquats que des entretiens d’embauche… Au bout d’un moment, j’ai donc pris le parti de rédiger mon mémoire de telle manière à ce que les lecteurs et lectrices ne puissent deviner mon orientation sexuelle et aient donc à se baser sur d’autres critères pour évaluer la qualité de mon travail.

 

Un dernier point concerne la spécificité du vécu et des difficultés des personnes LGBTQI+ en fonction de leur origine ethnoculturelle et l’importance d’apprendre à se décentrer.

 

Guillaume - Grâce à ce mémoire, j'ai vraiment pu creuser le mécanisme d'essentialisation des personnes homosexuelles. En effet, une orientation sexuelle, c'est plusieurs éléments : des pratiques sexuelles, mais aussi des identités et des désirs/sentiments. Le danger est de réduire une orientation à une seule pratique, ou à une seule identité uniforme ou à un type de désir. Et malheureusement, la procédure d'asile tend à rendre l'homosexualité intelligible en se focalisant parfois trop sur les pratiques sexuelles, ou trop sur les questions identitaires culturellement biaisées.

 

En quoi votre mémoire est utile à l’associatif LGBTI ?

 

Florence - J’espère que ce mémoire, en mettant notamment en évidence le lien entre le manque de connaissances des professionnel.le.s de la santé mentale et les difficultés rencontrées par les minorités sexuelles dans les soins de santé mentale, permettra une remise en question ainsi qu’une amélioration des pratiques thérapeutiques et des formations des soignant.e.s. Tant la littérature scientifique que mon mémoire montrent que les professionnel.le.s de la santé mentale sont en réalité généralement bien intentionné.e.s et en faveur d’une inclusion des questions de genre et d’orientation sexuelle au cours de leur formation.

 

Guillaume - Il force à questionner le rôle de l'administration et du juge. Pas uniquement le pouvoir politique, au sens parlementaire et gouvernemental. L'administration, ce n'est pas qu'un rôle d'exécution, aveugle, neutre, dénué d'intérêt. Le mémoire donne aussi accès à une jurisprudence récente du tribunal administratif traitant des demandes d'asile, qui ne bénéficie pas, la plupart du temps, d'une publicité folle.

 

 

Est-ce que votre démarche militante se prolongera au-delà de ce travail, et si oui, en quoi ?

 

Florence - Oui. Au vu du plaisir que j’ai pris à réaliser ce mémoire, des premiers résultats obtenus et du manque de littérature scientifique dans ce domaine, j’aimerais pouvoir continuer ma recherche au travers d’une thèse de doctorat. J’ai d’ailleurs déposé un projet de thèse intitulé « De la présence d’homophobie, d’hétérosexisme et d’hétéronormativité dans les soins de santé en Belgique francophone : étude quantitative et qualitative du vécu et des représentations des professionnel.le.s de la santé et des minorités sexuelles » auprès du FNRS. Ce projet me tient vraiment à cœur et répond à la fois à une demande des soignant.e.s et des minorités sexuelles. J’espère donc qu’il pourra être financé. À côté de cela, je collabore depuis quelques mois maintenant en tant que collaboratrice scientifique à l’Observatoire du sida et des sexualités de l’Université Saint-Louis – Bruxelles sur un projet s’intéressant notamment aux pratiques discriminatoires à l’égard des populations LGBTQI dans les soins de santé. Par ailleurs, je continue d’interroger l’homophobie, l’hétéronormativité et l’hétérosexisme des gens et à défendre les valeurs féministes au quotidien, par exemple en ayant recours à l’écriture inclusive.

 

Guillaume - Elle a commencé avant, et elle continuera. Que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur des sphères qui doivent changer. Je reste convaincu que ne pas se taire à la machine à café face à une remarque mysogine, homophobe ou raciste peut avoir autant d'impact que du lobbying auprès d'un député pour tel ou tel projet de loi. Si on s'attaque à une culture de domination, on doit le faire à tous les niveaux et on ne doit plus, ironiquement, tolérer ses manifestations les plus banales. Questionner, renvoyer un miroir, rester vigilant, mettre sa touche où que l'on soit, c'est être militant.

 

Que représente le Prix François Delor pour vous ?

 

Florence - Le Prix François Delor représente pour moi une reconnaissance du travail fourni, de sa pertinence et de sa qualité ainsi qu’une incitation à continuer dans cette voie. En tout cas, ce sera sûrement un fameux coup de pouce pour mon projet de thèse ! Je pense que c’est aussi une reconnaissance pour toutes les personnes qui m’ont accompagnée tout au long de cette aventure. À cet égard, je tiens à remercier une fois encore mes promotrices Isabelle Duret et Nathalie Vercruysse ainsi que tou.te.s les participant.e.s sans qui ce travail n’aurait tout simplement pas été possible !

 

Guillaume - Le Prix François Delor, c'est une façon de mettre en lumière le pont entre le monde académique et militant. Bien que l'Université se doit de se préserver des conflits particratiques, elle ne doit pas se défaire des enjeux sociétaux et, je dirais même, politique, dans le sens de la Cité. Il faut un peu se défaire de l'idée que l'Université est neutre, apolitique, dénuée de controverses. C'est tout le contraire, la connaissance ne représente qu'un draft des dernières controverses en cours. L'enjeu est dès lors de faire en sorte que l'Université se saissisent de ces enjeux. Le combat pour la reconnaissance des études de genre et de sexualité montrent d'ailleurs cette difficulté. Le Prix François Delor nous rappelle que le Savoir, c'est le Pouvoir!

 

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