Les plaisirs du plein air entre clandestinité et liberté sexuelle

November 19, 2014

La drague en extérieur fait partie des pratiques sexuelles dont bien peu osent se vanter. Cela reste un peu honteux et inavouable. Pourtant elle existe depuis la nuit des temps, a ses propres codes et ses lieux plus ou moins établis. Arc-en-Ciel Wallonie a voulu en savoir plus sur cette réalité. Il ne faut pas aller très loin pour mener l'enquête. Des lieux de drague en extérieur il y en a en fait un peu partout.

Je me suis d'abord posé quelques questions. Qui sont réellement ces gens qui se rencontrent en extérieur ? Quel regard porte la jeune génération sur la fréquentation de ces lieux ? Dans notre monde connecté, la drague en extérieur a-t-elle, au fil du temps, perdu ses lettres de noblesse ? Est-ce qu'internet a rendu le public plus frileux et changer les méthodes de drague, reléguant les aires d'autoroute et les parcs au rang de zones sinistrées ?

 

Pour tenter de répondre à ces questions et lever un coin du voile sur ces pratiques qui, aux yeux de certains, peuvent paraitre étranges, voire glauques, j'ai rencontré des personnes qui fréquentent régulièrement ces zones de drague. Elles nous livrent un bref témoignage. Un début d'explications. Dans leurs propos, rien de vulgaire, rien de pervers, mais une quête assumée d'un plaisir différent. Un plaisir aux codes singuliers.

 

Pour Antoine, 31 ans, le premier intérêt des lieux de drague est qu'ils permettent des rencontres réelles très directes et diversifiées.

 

"Je fréquente les lieux de drague extérieure pour plusieurs raisons. D'abord parce que dans ce genre d'endroits, je rencontre des gens... des vrais ! Pas de faux profils, pas de cyber branleurs, pas de collectionneurs de photos, pas de mythos... des gens qui recherchent en général la même chose que moi. Des gens qui ont le cran d'être là, de montrer leur tête (et le reste) pour de vrai ! Ensuite, simplement parce que cela casse la routine. On discute, on s'amuse. Parfois l'un après l'autre. Parfois l'un sans l'autre. C'est surtout très excitant de rencontrer un inconnu, d'avoir une relation avec cet inconnu, le tout sans se prendre la tête. C'est beaucoup plus sympa que de passer des heures devant un écran !"

 

Le témoignage de Frédéric, un jeune gars de 21 ans, permet de se rendre compte que les sites web de rencontres entre hommes ne supplantent pas l'attractivité des lieux de drague en extérieur. Et même ... ils y conduisent !

 

"J'ai découvert les lieux de drague extérieurs récemment. Et en fait... je les ai découverts grâce à Grindr... Cela peut paraitre paradoxal, mais c'est cette application qui m'a donné envie de me rendre dans un lieu où la concentration de mecs qui cherchent la même chose est relativement élevée. Je suis allé à l'ile Monsin (en région liégeoise). J'étais réticent au début. Je pensais que les jeunes de mon âge ne fréquentaient plus ce genre d'endroits. J'ai vite réalisé que j'avais tort. Depuis, j'y retourne de temps en temps. Chaque fois que je m'y rends, je vais de surprise en surprise. J'y croise pas mal de mecs qui font un détour après leur boulot, juste avant de rentrer retrouver leur femme... J'y croise aussi pas mal d'étrangers, des gens qui n'oseraient peut-être pas pousser la porte des établissements officiels, et je dois dire que j'ai un petit faible pour eux... Je continue à surfer sur le net, mais on va dire que j'alterne dorénavant..."

 

Hervé, 54 ans, confirme d'une certaine façon le témoignage de Frédéric. La proximité et la réalité des contacts aboutit à reléguer à l'arrière plan les critères d'exclusion assez stéréotypés que la distance d'un profil sur le web tend au contraire à multiplier.

 

"J'aime les rencontres en extérieur car je n'ai pas de temps à perdre. Je n'aime pas les rencontres sur internet car tout y est superficiel, et cela ne représente qu'une petite partie du public concerné. Les gens accordent tellement d'importance à l'âge de leur partenaire sexuel, c'en est désespérant. Lorsque je sors dans un établissement gay, je peux parfois y trouver ce que je recherche, mais il y a simplement des codes et des façons de "draguer" qui m'excitent beaucoup moins. En extérieur c'est différent. Est-ce plus brut ? Plus direct ? Je ne sais pas... Peut-être. Je constate que cela me fait beaucoup plus d'effet, et j'ai l'impression, au final, d'échanger quelque chose de plus particulier avec mon partenaire."

 

S'il est une certitude, c'est que les lieux de drague extérieur ont toujours existé. Au détour d'un parc, d'une aire d'autoroute ou d'une plage éloignée, les homosexuels (mais pas seulement !) s'adonnent à un jeu de séduction qui leur est propre. Il nait de ces endroits un sentiment de "camaraderie". Les gens s'y rendent avec une idée claire en tête, mais les échanges sont variés. On peut y voir des personnes discuter et tisser de vrais liens sociaux.

 

La drague virtuelle, confortablement installée, commencerait-elle à lasser ? A en croire bon nombre de témoignages, ce qui lasse c'est l'uniformité sociale. Les gens se donnent énormément de mal pour se ressembler. Comme si, pour être digne d'intérêt, il fallait gommer la moindre trace de particularité. Pour certaines personnes, les profils sur les sites de rencontre ou la clientèle d'un établissement gay est trop stéréotypée. Devant tous ces clones, c'est le sentiment de monotonie qui prédomine.

 

Dans les lieux de drague, il reste la possibilité de rencontrer des personnes qui prêtent moins attention à ces critères sociaux. Des gens plus authentiques, qui vont s'intéresser à vous pour ce que vous êtes vraiment. Cela peut sembler primaire, mais l'est-ce réellement plus qu'un one shot virtuel ?

 

Il faut aussi souligner le fait que certains hommes qui couchent avec des hommes ne sont pas des homosexuels "à plein temps". Dans le panel d'individus, vous allez croiser des gais qui n'assument pas entièrement leur sexualité, et qui vont donc préférer la discrétion de ces endroits à un bar gai exposé en centre ville. Vous allez croiser des hommes hétérosexuels mariés en quête d'une aventure rapide et clandestine avec un autre mec, des gens à la recherche d'un contact humain qui préfèreront un parc à une discothèque bondée... Tous ces hommes éprouvent le besoin de minimiser les risques sociaux de leurs désirs sexuels.

 

Par ailleurs, le cocktail endroit lugubre/faible fréquentation/obscurité crée un sentiment de risque palpable qui a un impact important sur l'excitation. Si l'on ajoute que le fantasme d'enchainer plusieurs relations sexuelles avec des partenaires différents est monnaie courante, qu'il y a dans ces lieux une recherche d'efficacité autant que de plaisir, le tout sans le moindre engagement, vous comprendrez pourquoi les amateurs de frissons y trouvent leur bonheur.

 

Pour obtenir un point de vue différent, j'ai rencontré Josiane et Jean-Marie, de la brigade judiciaire de Liège, section mœurs. Nous nous sommes entretenus sur divers aspects de cette problématique. Ils m'ont indiqué qu'il fallait bien différencier les rôles, les consignes et l'approche du travail, en fonction des services. La police de la route (WPR), qui relève du fédéral, s'occupe essentiellement des parkings autoroutiers aussi bien pour les gais qui y draguent mais aussi pour tout ce qui relève de la prostitution (masculine et féminine) et des stupéfiants. Les agents en uniforme ne se mêlent pas trop de la drague, à quelques exceptions près, lors de contrôles d'identités, si des comportements exhibitionnistes sont remarqués. Les inspecteurs en civil, comme Josiane et Jean-Marie ont une approche plus soft et plus profonde. Certes, ils sanctionnent les éventuelles infractions, mais ils sont surtout là pour discuter, pour vraiment connaître le milieu LGBT et les gens qui le composent.

 

"Les gens viennent vers nous. On fait un boulot qui s'apparente plus à du social. C'est comme ça qu'on se construit un réseau et qu'on obtient plus de connaissances du milieu. On devient des personnes ressources car on connait réellement ces personnes. Ils nous font confiance. Ils sont de bonnes agences de renseignements. Prenez l'exemple des individus de l'Est qui ont agressé plusieurs homosexuels il y a quelques semaines. C'est grâce à nos contacts sur place que nous avons réussi à identifier un véhicule et faire circuler l'information au plus vite auprès des associations compétentes. On gère aussi les manifestations propres aux évènements gais. On sert de relais entre la population et la police pour faire en sorte que tout se déroule de manière optimale. C'est une véritable collaboration. C'est du win win !"

 

Quant à savoir s'il faut oui ou non interdire ce genre de pratique, leur réponse est claire :

 

"Ces lieux de drague sont une nécessité qui fait office de tampon entre la police et les associations. Ils nous permettent d'avoir une vision optimale de la thématique LGBT. C'est la partie visible de l'iceberg et il est très important qu'elle reste visible pour des raisons évidentes de sécurité. Sur ces points de dragues, il y a des prostitué(e)s. Il y a de la drogue qui circule. Si nous rasons ces endroits, la prostitution, entre autres, retournera à la clandestinité et la drogue aussi. C'est dans l'intérêt de tout le monde que cela reste visible."

 

Ainsi, à Liège du moins car ce point de vue n'est pas partagé par toutes les autorités communales de Wallonie, on a compris qu'il y avait plus de bénéfices en termes de sécurité de maintenir et stabiliser les zones de drague en plein air que de se livrer au harcèlement de ceux qui les fréquentent ou à l'élagage des buissons cachant de trop libres ébats. Faire reculer un peu le caractère clandestin de ces lieux en fait des lieux plus sûrs. Moins volatiles, ils autorisent aussi les possibilités d'intervention sociale. Comme par exemple un travail de prévention du vih vers un public difficile à atteindre autrement.

 

Dans une société trop lisse, où la nudité est trop souvent pointée du doigt, la drague en extérieur n'en demeure pas moins le plus souvent le vilain petit canard des pratiques sexuelles.

 

Pour Thierry Schaffauser, cofondateur du Strass, le Syndicat français des travailleurs du sexe, il y a deux siècles pourtant, il était normal de baiser en plein air à Paris car il n’y avait pas d’intimité dans les logements, les gens vivaient entassés. Pourquoi ça ne serait plus légitime aujourd’hui ?”

 

Cependant, vouloir flouter son existence est une volonté bien naïve. Et s'offusquer de ce que des êtres aiment à se faire du bien dans des lieux naturels plutôt que derrière les murs de leurs foyers revient à entretenir cette chape morale désuète pesant encore sur la sexualité. Il serait pourtant temps d'admettre que le sexe a essentiellement une fonction récréative. Et reconnaître que cette manière d'explorer les ressources de nos propres plaisirs est probablement la plus démocratique car c'est aussi la plus facile à partager, absolument gratuite, délibérément et généreusement à la portée de tous.

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