Âgisme et communauté gay.

Parmi toutes les formes de discriminations que l’on peut retrouver dans notre société, mais aussi au sein même de nos communautés, l’âgisme peut faire énormément de dégâts.

Mais de quoi parlons-nous concrètement ?

Selon Estelle Huchet, chargée de campagne pour le réseau pour le réseau européen des personnes âgées (AEG Plateform europe), le terme âgisme recouvre à la fois les stéréotypes, les préjugés et les discriminations à l’égard des personnes âgées. Ce concept induit une ligne de démarcation très nette entre les personnes âgées et le reste de la population; comme si elles étaient un groupe complètement homogène différent des autres générations qui seraient, de facto, aussi dotées de caractéristiques propres. (1)

Cet âgisme est fortement présent aussi dans la communauté gay, plongeant de nombreuses personnes dans une grande solitude. Francis et Kevin ont accepté d'échanger sur le sujet sous la forme d'un portrait croisé entre deux générations que la société décide de séparer.




Où faites-vous vos rencontres, que ce soit pour faire des rencontres sexuelles, amicales ou amoureuses ? Sur les apps ? Dans la vraie vie ? Quels sont ces lieux ou quels étaient ces lieux de rencontres, car il est intéressant de voir aussi l’évolution dans ces pratiques ?



Francis: Pour ma part, c’est un mix des deux: autant sur les apps que dans la vraie vie.

Que ce soit dans des bars, les soirées, les saunas, etc.


En termes d’évolution de mes habitudes, ça a fortement changé avec l’arrivée d’internet et des applications qui ont drastiquement changé les rencontres avec les autres. Avant ça, fréquenter les soirées des milieux associatifs et commerciaux voire, parfois, les endroits de drague en plein air étaient les seuls canaux par lesquels je faisais des rencontres. Ce sont des endroits qui perdent un peu de puissance car ils ne sont plus nécessaires pour faire des rencontres.


Kevin : De mon côté, je fréquente pas du tout le monde associatif, culturel ou les espaces safes pour les personnes LGBTQI+. Du coup, mes rencontres, je les fais majoritairement sur les applications de rencontres.


Quand je sors ou que je fréquente les milieux culturels, ils ne se trouvent pas dans les milieux LGBTQI+. Après, ça m’est arrivé de rencontrer des mecs dans les bars hétéros. Mais c’est très rare.


Ceci dit, même avec les applications de rencontres, j’ai un peu du mal car tout peut être interprété d’une façon particulière. Quand t’as pas la personne devant toi, tu n’entends pas le son de sa voix, tu ne vois pas comment il communique avec le non-verbal, tu ne vois pas la vibe qu’il dégage…. du coup, ouais, c’est parfois compliqué pour moi de rencontrer des personnes virtuellement.


Francis, est-ce que dans ton expérience sur les apps, tu as tendance à mettre ton âge ou à ne pas le mentionner ?


Francis: Je n’utilise que Grindr. Et je l’utilisais aussi énormément dans mes voyages car ça me permettait de faire des rencontres un peu partout. Après concernant mon âge, je le mets à chaque fois. Je n’ai pas du tout honte de mon âge. Puis, si je vois un profil qui indique une limite d’âge claire, je ne vais pas aller aborder la personne.


Après, je n’ai jamais été confronté frontalement aux questions de l’âgisme.


Nous avons chacun nos recherches, et je ne sais pas si c’est une réelle discrimination ou si c’est plutôt quelque chose qui se range dans la catégorie des goûts et fantasmes. Au contraire, j’ai l’impression que plus je vieillis, plus la tranche d'âge que j’intéresse est jeune.


Il y a une espèce d’effet “daddy” qui se met en place, selon moi. Je ne suis pas sûr que ce soit toujours quelque chose lié à un manque affectif. Je pense réellement que l’attirance pour les personnes plus âgées dépasse le côté vénal ou le côté “détresse affective”.


Kevin : Je trouve ça intéressant, car j’observe l’inverse de mon côté. On peut voir ça notamment sur les réseaux sociaux comme Tiktok où des gens valorisent le concept de sugar daddies. Il y avait notamment ce site qui avait fait scandale à l’époque pour les sugar babies. Du coup, j’ai quand même l’impression que le concept de sugar daddy est bien présent dans notre quotidien.


Francis: j’ai jamais eu ce cas de figure là personnellement. Les jeunes qui m’ont contacté, c’était toujours dans une optique de sexe et rien d’autre. Il n’y avait pas ce côté “entretiens-moi stp” qui se mettait en place.


Mais ceci dit, ces relations de sugar daddy ne sont pas neuves, déjà à l’époque des auteurs comme Gide, Proust etc, ce concept existait.


Mais du coup, toi, Francis, si un jeune t’aborde, tu ne lui mettras pas des stop ?


Francis: Non, du tout. J’ai toujours été attiré par les mecs plus jeunes, tant qu’il est majeur, moi, ça ne me pose pas de problème. En tout cas, ce n'est pas l'âge qui va me bloquer. C’est plutôt la personnalité, la discussion ou le physique qui vont me bloquer.



Et toi, Kevin, si quelqu’un que tu juges de trop âgé pour toi t'aborde, comment réagis- tu ?


Kevin : Si la personne m’aborde, je vais discuter avec elle. Si elle est intéressante, ce sera sans doute une relation plutôt platonique, mais c’est vrai que je serai beaucoup moins ouvert pour un autre type de relations.


Si la personne est un peu insistante, j’ai tendance à perdre rapidement patience et à remettre vite la personne à sa place. Je trouve ça assez aberrant qu’un “non” soit quand même une invitation pour certains; et, ça ne se limite pas seulement aux gays évidemment.


Entrons dans le vif du sujet… selon vous, comment expliquez-vous que l’âgisme est une problématique très présente dans la communauté gay ?


Francis: comme je l’ai dit, je n'ai jamais été confronté à ça directement. Sur les apps de rencontres, ça ne me pose pas trop de problèmes car je ne me sens pas vraiment concerné. Cependant, j’ai déjà été témoin de gestes ou de paroles très dégradants liés à l’âge sur les lieux de drague, et là, ça me met mal à l’aise parce que je pense qu’on peut dire “non” à une personne sans pour autant tomber dans le manque de respect.


Pourquoi cet âgisme ?


Les représentations jouent beaucoup. Et c’est vrai qu’il y a un culte du beau et jeune dans la communauté gay, et donc les personnes plus âgées ne rentrent pas toujours entièrement dans ces catégories, du coup ça va renforcer ce rejet.


Kevin: Je suis assez d’accord avec Francis. Il y a vraiment ce culte de l’homme beau, grand, fort, musclé et jeune qui est très présent chez nous. Cette image est tellement forte que beaucoup s’y identifient et ne vivent qu’à travers cet idéal. Ca explique aussi pourquoi il y a énormément de personnes qui sont hyper soucieuses de leur image et qui vont se sentir constamment en compétition avec les autres, parfois même avec leurs propres amis.


Après, je conçois que l’on puisse ne pas vouloir d’avoir à ses côtés une personne plus âgée que soi. Cependant, il y a une façon d’amener les choses et de dire les choses dans le respect.


Francis: surtout que contrairement aux autres discriminations, on va tous et toutes devenir vieux/vielles. Donc, nous sommes face à quelque chose par lequel nous allons tous et toutes passer à un moment donné. On ne peut pas passer à côté de ça.


Kevin: ce que je trouve assez paradoxal, c’est qu’il y a vraiment deux écoles. Autant on valorise le beau et le jeune, et ça entraîne des problèmes liés à l’âgisme. Autant, il va y avoir aussi tout l’inverse, où des jeunes vont être profondément attirés par des personnes plus âgées, que ce soit dans un but financier, relationnel ou sexuel. Du coup, on vit clairement dans une communauté pleine de contradictions. Du coup, il y a une déconnexion entre la réalité et ce qu’on imagine.


Mais, c’est vrai qu’il y a beaucoup de contradictions dans la société en général.


Un autre truc qui me dérange, c’est cette tendance à toujours tout catégoriser alors que parfois, même souvent, personne ne rentre entièrement dans ces cases. Et donc, je peux comprendre aussi que ça peut être très violent pour certaines personnes d’être rangées dans des cases alors qu'elles ne s'y retrouvent absolument pas.


Et selon vous, quelles seraient les pistes de solution pour combattre cet âgisme ?


Kevin: Je pense qu’il y a un gros travail au niveau de la représentation à faire (pride, pub, films, séries). Dès qu’on voit des personnes LGBTQI+ sur les écrans, elles sont jeunes. Et je pense qu’il est important de montrer d’autres facettes de nos communautés; même si c’est déjà très bien de montrer tout ça.


Francis; il faut travailler sur l’image évidemment. Je rejoins assez Kevin sur ce point.


Kevin: Je pense aussi qu’il y a le porno qui joue un rôle. Les catégories présentes sur les sites de cul entretiennent aussi l’idée que l’on est un daddy/vieux dès 35 ans. Et je pense qu’un outil de sensibilisation autour de ces questions serait aussi intéressant afin de faire comprendre que ces catégories ne sont pas une représentation de la réalité.


(1) https://www.lalibre.be/debats/opinions/l-agisme-un-mot-jeune-pour-dire-le-mal-qu-on-fait-aux-vieux-5ccaf09e9978e25347cc7881



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