Sida : le groupe des 4 H

Certains archaïsmes ont la vie dure. Et longue. Un peu trop longue. A l'instar de créatures préhistoriques que l'on retrouve fossilisées dans d'anciennes couches géologiques, certaines idées tenaces subsistent de longues années et on peut en observer les manifestations à travers le discours ou la pratique professionnelle de certains secteurs. C'est par exemple le cas en droit où il n'est pas rare de rencontrer des vestiges de ce que fut un jour notre société : plusieurs dizaines d'articles du Code civil font encore référence au papa et à la maman d'un enfant, en dépit de la reconnaissance du mariage puis de l'adoption par des couples de même sexe.

C'est également le cas en médecine. Récemment, l'un de nos lecteurs nous rapportait l'existence d'une brochure de vulgarisation médicale sur l'insuffisance rénale à l'attention des malades et de leur entourage. Le document de 56 pages explique au profane les différentes techniques de substitution, de la dialyse à la transplantation rénale. Le hic? Une liste de contre-indications (p.45) qui interdit à un individu de s'inscrire comme donneur de rein. Une liste qui ne fait pas dans la dentelle. On y retrouve pèle-mêle plusieurs maladies : syphilis, Alzheimer, tuberculose, sida, hépatite C ou B, et aussi d'autres facteurs : prostitution, consommation de drogues injectables, mais également… homosexualité. Tout ce petit monde sur un même pied d'égalité avec un petit tiret en début de ligne et qui semble former un ensemble cohérent.

Contacté par nos soins, son rédacteur nous a expliqué qu'à l'époque où cette brochure a été écrite (2001), on parlait encore beaucoup du groupe des 3 H et que donc, il se pouvait que, dans certaines conditions (d'urgence par exemple), un donneur ne soit pas recevable parce qu'homosexuel. D'autant que les techniques de dépistages étaient bien moins abouties qu'aujourd'hui. Après nous avoir promis de faire retirer ce facteur de la liste des contre-indications de sa brochure, l'infirmier nous a expliqué ce qu'était le groupe des 3 H. Et après quelques recherches, il s'avère que les 3 H n'étaient pas 3, mais bien 4.

Nous sommes dans le début des années '80. L'épidémie du sida fait ses premières victimes aux États-Unis. C'est la panique. Personne ne sait comment se propage cette nouvelle maladie. Mais très tôt, quatre groupes à risque sont identifiés : les homosexuels, les hémophiles, les héroïnomanes et les Haïtiens. Ce sont les Centers for Disease Control américains qui les premiers établiront une classification des facteurs de risque, très vite popularisée sous le nom de 4 H. Dans son Histoire du sida, Mirko Grmek relate cette interview d'une dame américaine : Cette maladie affecte des hommes homosexuels, des drogués, des Haïtiens et des hémophiles ; grâce à Dieu, elle ne s'est pas encore propagée parmi les êtres humains.

Il faut rappeler qu'à l'époque, on ne connaissait rien de la maladie, ni de ses modes de transmissions. Deux médecins du MIT de retour de Haïti suspectent les pratiques vaudous (saignée et ingestion de sang animal) dans les Annals of Internal Medicine d'octobre 1983 :  Il semble raisonnable de considérer que les pratiques vaudous sont une cause de la transmission du syndrome. Cette phrase, retirée de son contexte, alimentera les mythes les plus fantaisistes sur les modes de transmission du syndrome.

C'est dans ce climat qu'est né le mythe des 4 H. La classification en groupes à risque a été justifiée par l'urgence de la situation et motivée d'une part par les premiers diagnostiques (même si le sida a très vite fait des victimes en dehors des 4 H) et d'autre part par un système de classement préexistant (les homos versus les hétéros, les étrangers versus les occidentaux, etc.).

De nos jours, dans le jargon de la prévention plus large des IST/sida, on parle plus volontiers de publics cibles. L'Observatoire du sida et des sexualités dénombrent dix publics cibles : la population générale, les enfants et les jeunes, les personnes séropositives, les migrants, les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes (HSH), les usagers de drogues injecteurs, les prostituées féminines, les prostitués masculins, les personnes détenues en milieu carcéral et le public festif.

On le voit, la classification a évolué et évite désormais l'écueil de la stigmatisation de groupes prétendument homogènes (une nation, une orientation sexuelle,…) pour se rapprocher de la réalité du terrain. Et malgré une approche plus fine, nombreux sont les vestiges de pratiques anciennes. Cette brochure qui voudrait interdire aux gays de faire don de leur rein en est un bon exemple. L'interdiction faites aux HSH de donner leur sang en est un autre (les autorités sanitaires de notre pays considèrent toujours à l'heure actuelle que les HSH forment un groupe homogène).

Augurons que ces pratiques désuètes nous feront un jour autant sourire que ne nous fait sourire aujourd'hui la vapeur fuligineuse et mordicante qui picote les membranes du cerveau diagnostiquée par un certain médecin, personnage de Molière.

 

Vincent Bonhomme

Commentaires
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ESSENE   |2011-09-06 11:10:32
Le droit évolue avec la société. Il est fastidieux d'adapter l'ensemble des règles pouvant
s'appliquer suite à un changement sans pour autant le dénier... Il est évident que la résurgence
d'ancien termes n'handicape absolument pas l'application des nouvelles réformes... C'est ainsi que
la loi sur les faillites fait encore référence au concordat (remplacé depuis 2009 par la
procédure de réorganisation judiciaire) et que de nombreux textes condamnent encore en francs
belges... sans pour autant obliger à faire le change...
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